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18 juin 2025 3 18 /06 /juin /2025 17:10

(Questions fondamentales – Séminaire de JRF sur les pulsions)

Nicolas Janel- 16-04-2024

 

A propos des pulsions, je vais vous proposer ma lecture de Marie-Christine Laznik qui lit elle-même Lacan qui lit lui-même Freud. Je me suis dit qu'il serait intéressant de vous rapporter ce qu'elle élabore à partir de la clinique du nourrisson. Elle a notamment particulièrement travailler la question de la lutte contre l'autisme.


 

Pour cela, elle a été obligée de reprendre les apports de Lacan concernant les pulsions et a poussé les choses avec la question du troisième temps pulsionnel dont je vous parlerai. Dans la clinique du nourrisson, les implications cliniques de sa théorisation sont claires. On a là une clinique des pulsions, mais chez un sujet en devenir.


 

Se posera alors pour nous de savoir quelles seraient les implications cliniques de ses apports dans la pratique de la cure avec l'adulte sur le divan.


 

Pour Laznik, la relation entre le nourrisson et l’Autre se constituerait d'abord pulsionnellement sur trois registres : les pulsions orales, scopiques et invoquantes (les pulsions annales seraient plus tardives).

Mais qu'entend-elle par pulsion?

Elle reprend le Séminaire XI1 de Lacan Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, de 1964. Lacan y fait déjà une longue reprise du texte de Freud de 1915, Pulsion et destins des pulsions, où il s'agissait déjà d'une relecture de sa première théorie des pulsions à la lumière de la seconde.


 

Dans le Séminaire XI, Laznik repère que Lacan, non seulement reprend de façon éclairante un certain nombre de propositions déjà implicites dans l'œuvre de Freud, mais qu'il opère aussi, sur certains points, un dépassement. Il instaurerait de nouvelles avancées concernant la pulsion. Avancées nouvelles donc par rapport au texte freudien, mais aussi par rapport au point même où Lacan avait laissé la question auparavant dans son séminaire sur L’éthique (1959-1960). Par exemple, Lacan commence dans le Séminaire XI par aborder un des points de contradiction majeure du texte freudien, celui de la confusion possible entre le registre de la pulsion et celui du besoin vital.

1 J. Lacan, Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, Seuil.

  1. 1. Séparer pulsion et besoin

En 1915, Freud vient de créer son concept de pulsion. Il dit lui-même que celui-ci aura à subir des modifications. Serait-il le représentant psychique des excitations issues de l'intérieur du corps? On comprend qu’il donne alors comme exemple la faim et la soif. Lacan va avoir l’audace de montrer que ce sont là des tergiversations mais que le fil qui mène Freud à forger ce concept est autre. Lacan interroge : je le cite à la page 148 du Séminaire XI : « Ce dont il s'agit dans la pulsion est-il du registre organique ? ». Et page 149 : « Nous avons, pour l'expliquer, la notion de besoin, tel qu'il se manifeste dans l'organisme à des niveaux divers et d'abord au niveau de la faim, de la soif. Eh bien! qu'il soit dit que Freud pose de la façon la plus formelle qu'il ne s'agit absolument pas dans la Trieb de la pression d'un besoin tel le Hunger, la faim, ou le Durst, la soif ». « Pour la Trieb, il ne s'agit pas de l'organisme dans sa totalité. Est-ce le vivant qui est intéressé? Non ». Lacan va garder le terme de pulsion uniquement pour les pulsions sexuelles partielles et va verser tout ce qui concerne la conservation de l'individu - ce que Freud a appelé les Ich Triebe, les pulsions du moi - dans un registre différent1, auquel il faudra donner un autre nom.

Tout le registre du besoin chute de ce fait hors du champ pulsionnel. La pulsion n'est donc plus un concept charnière entre le biologique et le psychique mais un concept qui articule le signifiant et le corps. Cela a des conséquences très cliniques. C’est ce démarquage qui permettra à Laznik d'utiliser le concept de « ratage de la mise en place du circuit pulsionnel » dans les cas comme l'autisme, sans qu'il puisse être rétorqué que puisqu'il y a vie, maintien de la vie, c'est qu'il y a de la pulsion en fonctionnement. Je reviendrai sur la mise en place du circuit pulsionnel à trois temps.

Mais avant, examinons rapidement comment Laznik reprend ce que fait Lacan des quatre composantes de la pulsion.

1 Il range d'ailleurs l'amour de ce côté-là, ce qui mériterait d'être développé.

  1. 2. Les 4 composantes de la pulsion


 

Les quatre composantes de la pulsion sont selon Freud la poussée, le but, l'objet et la source.


 

Ce qui caractérise la poussée, c'est d'être une force constante, en termes d'énergie potentielle. Et Lacan de dire page 1501 : « la constance de la poussée interdit toute assimilation de la pulsion à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme. La pulsion n'a pas de montée ni de descente, c'est une force constante ». Donc, je le répète, comme dans l'autisme, tout ne va pas nécessairement bien psychiquement chez un nourrisson, même si ses fonctions biologiques sont rythmées comme il convient.


 

Le but, quant à lui, est d’atteindre la satisfaction pulsionnelle qui consiste dans le bouclage d'une boucle à trois temps selon Laznik. Il s'agit pour la pulsion d'accomplir un certain parcours. C'est ce parcours qui intéresse Lacan dans la notion de satisfaction qu'il tient, là encore, à séparer radicalement de toute satisfaction d'un besoin organique.


 

En parlant de l’objet, Lacan distingue à nouveau le besoin de la satisfaction pulsionnelle : « aucun objet du besoin peut satisfaire la pulsion. La bouche qui s'ouvre dans le registre de la pulsion ce n'est pas de nourriture qu'elle se satisfait ».


 

L'objet de la pulsion et l' « objet a» « cause du désir » de Lacan semblent équivalents pour Laznik. Elle insiste sur l'ajout par Lacan de la voix et du regard aux objets habituels de Freud que sont le sein et les fécès. Nous verrons comment ces deux nouveaux objets, la voix et le regard, sont centraux pour Laznik dans la clinique du nourrisson. Bien plus que le sein qui reste pour elle entaché de sa valeur d’objet de la satisfaction du besoin alimentaire. Or, pour Laznik, la satisfaction de la pulsion orale est d’un autre registre. Elle consiste dans le bouclage d'un parcours à trois temps qui ne correspond pas à un étayage à partir d'un besoin alimentaire. J'y reviendrai.

1 J. Lacan, Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, Seuil.

Pour ce qui en est de la source, Lacan rappelle que « les zones érogènes ne sont pas n'importe quelle partie du corps, mais ces points qui se différencient par leur structure de bord ». Ceci revêt toute son importance clinique quand nous nous souvenons à quel point, chez les enfants autistes, ces zones ne font pas bord : leurs lèvres laissent couler la salive. Lacan précise page 1641 : « La bouche et non pas l'estomac » pour encore bien marquer la différence avec la question du besoin.


 

Donc, la satisfaction de la pulsion n'est rien d'autre que l'accomplissement d'un trajet, un trajet en forme de circuit qui vient se boucler sur son point de départ.


 

C'est en travaillant dans le détail ce trajet pulsionnel à trois temps, décrit par Freud, que Lacan va introduire ce qui semble à Laznik le plus intéressant et le plus inaudible des éléments de sa conception de la pulsion: le surgissement du sujet de la pulsion. Laznik avance que Lacan, porté là probablement par son expérience clinique mais surtout par la logique interne de son propos, forcerait dans un certain sens le texte freudien, forçage qui serait, lui, lacanien et extrêmement porteur comme outil de travail pour une clinique telle que celle de l'autisme.

Restera à savoir pour nous en quoi cela serait porteur pour la clinique de la cure.


 

  1. 3. L'aliénation réelle (le surgissement d'un nouveau sujet)

Concernant le surgissement du sujet de la pulsion, Laznik rappelle que Freud dit qu’il y a trois temps à la pulsion et qu’au troisième apparaît un nouveau sujet. Lacan ajoute page 162 du Séminaire XI: « Ce sujet, qui est proprement l'autre, apparaît en tant que la pulsion a pu fermer son cours circulaire. C'est seulement avec son apparition au niveau de l'autre que peut être réalisé ce qu'il en est de la fonction de la pulsion ». Laznik précise que Lacan attribue à ce sujet le caractère de « premier à advenir », puisque avant son bouclage, la pulsion se manifeste sur le mode d'un sujet acéphale (p.165 du Séminaire XI). Ce sujet premier surgit donc au moment du bouclage pulsionnel. Il s'agit en fait de l'autre secourable réel, la mère par exemple. Laznik insiste sur le fait que déjà chez Freud, le bouclage pulsionnel se fait en trois temps.

Freud dit que le premier temps est actif, le nourrisson va vers l'objet externe - le sein, ou le biberon par exemple.

Le second temps est réflexif, prenant comme objet une partie du corps propre – les lèvres ou le doigt par exemple.

Le troisième temps, que Freud qualifie de « passif », correspond au temps où le nourrisson se fait, lui-même, l'objet d'un autre. Il se fait l'objet de ce fameux nouveau sujet de la pulsion, la mère par exemple.

 

 

  1. 3. a. Le troisième temps pulsionnel

Cet aspect du troisième temps du circuit pulsionnel, Lacan l’a appelé, non pas comme Freud, le « temps passif », mais le temps du « se faire » : « se faire manger », « se faire regarder », « se faire entendre ».

C'est l'étape que ne passeraient pas les enfants autistes qui vivraient cela comme une intrusion intolérable, contre laquelle, dans les instants suivants, il ne ferait que se fermer encore plus. Serait-ce parce qu'il ne le suscite pas? Serait-ce parce que la mère serait incapable d’y répondre? Questions...

Mais par contre, tel nourrisson bien portant, mis nu sur sa table à langer, gonfle son ventre et trémousse. Pour Laznik, il s'offre comme objet dans l’anticipation de la volupté orale de sa mère. Il guettera alors, attentif, la joie s’inscrire sur le visage et dans le regard de sa mère, pour qui il est « beau à croquer » dit Laznik. La mère le gratifiera alors d’un « mon petit sucre d’orge » ou quelque autre métaphore sucrée. C’est justement cette jouissance qu’il serait venu là accrocher chez elle.

 

    1. 3.a.1. La voix de la mère comme premier objet de la pulsion orale de l'enfant (entrecroisement de la pulsion orale du nourrisson avec la pulsion invoquante de la mère)

Pour préciser ce qu'il se passe, Laznik reprend certaines observations cliniques de nouveau-nés qui ont été réalisées notamment par Anne Fernald dans ses recherches en psycholinguistique. Fernald a constaté chez les nourrissons une appétence orale exacerbée pour une forme particulière de parole maternelle, qui a été appelée « motherease », traduit en français par « mamanais ». Ce « mamanais » aurait une prosodie particulière, il présenterait une série de caractéristiques spécifiques au niveau de la grammaire, de la ponctuation, de la scansion. Cela renvoie selon moi à la « lalangue » de Lacan. Travaillant dans une maternité avec des bébés entre un et trois jours de vie, Fernald a découvert qu’un nourrisson qui n’a qu’un jour, avant même la montée de lait chez sa mère et n’ayant pas encore fait l’expérience de la satisfaction alimentaire de son côté, devient très attentif en entendant la voix de sa mère qui lui est adressée. Il se métrait alors à sucer intensément sur sa tétine. Cette tétine n'est pas nutritive, elle ne délivre pas à manger.

Fernald enregistre alors l’intensité et les fréquences des succions. Les enregistrements obtenus permettent de constater l'augmentation des succions lorsque le nourrisson entend le « mamanais » de sa mère. Laznik en conclut que c'est l'intérêt pulsionnel suscité en lui qui se traduit par d’intenses succions. La voix de la mère deviendrait donc le premier objet de la pulsion orale du bébé. Il serait nécessaire pour cela que l'objet « voix » de la mère soit du « mamanais », autrement dit une voix mélangeant stupéfaction et rire, ce qui signerait la voix d'un Autre barré1 qui éprouverait de la jouissance à l'égard du bébé.

Au final, l'observation de Fernald nous apprendrait que dès la naissance et avant toute expérience de satisfaction alimentaire, le nourrisson aurait une appétence extraordinaire pour la jouissance verbale2 que sa présence déclencherait chez l’Autre maternel. Autrement dit, le nourrisson aurait une appétence pour les moments où il « se fait parler » par la voix de sa mère, une appétence pour les moments où il « se fait prendre » phoniquement, si je puis dire, dans la bouche de sa mère. Laznik insiste en rappelant qu'il n’y a pas ici d’objet de satisfaction du besoin. Elle confirme donc au passage la différence radicale entre l’objet de la pulsion et l’objet de satisfaction du besoin.

Nous verrons tout à l'heure en quoi cela remet en cause la théorie de l’étayage de Freud. Mais voyons maintenant comment cela s'articule également lors de l'appétence du nourrisson pour la jouissance que, cette fois-ci, la vue de sa présence déclenche chez l'Autre.

1 Stupéfaction et rire ne seraient possibles que chez un Autre incomplet, qui pourrait être surpris, stupéfait, puis rire. Il serait donc Autre barré.

2 Ce qui concerne la pulsion invoquante du côté de la mère, alors que l'enjeu concerne la pulsion orale du côté du nourrisson (car la voix de la mère correspond à son objet oral!).

 

    1. 3.a.2. L’articulation entre pulsion scopique et pulsion invoquante chez le nourrisson


Rappelons-nous le rôle du stade du miroir: ce moment où le bébé, vers l’âge de six mois, sourit à sa propre image reflétée et cherche, sur le visage du père ou de la mère qui le porte, la validation de ce qu’il voit dans le miroir. Le moment jubilatoire qui s’en suit est essentiel. Nous pouvons alors être sûrs que le stade du miroir est en place, ce qui est très important pour la constitution de l’image du corps, pour l’unité corporelle, et pour la possibilité d’une relation avec les petits semblables. Or, chez les bébés futurs autistes, le stade du miroir ne se constituerait pas. Alors question : qu’est-ce qui précéderait et rendrait possible ou impossible la constitution de ce stade du miroir? Laznik pense justement qu’il ne se constitue que s’il y a eu, préalablement, ce que j'ai précédemment décrit, c'est-à-dire cette expérience d’une prosodie dans la voix de sa mère qui a permis au nourrisson de repérer sa présence comme étant l’objet cause d’une jouissance de cet Autre barré (c’est-à-dire marqué d’un manque).

Autrement dit, le nourrisson ne pourrait « se faire voir » que s'il « s'est fait parler ». Non pas que le bébé soit déjà un sujet constitué capable de se représenter les choses ainsi mais, de même qu’il répondait par une grande avidité orale à cette prosodie maternelle, il ne pourrait s’empêcher de nouer avec elle un circuit pulsionnel scopique, cette fois. Car le visage qui correspond à cette voix particulière serait activement recherché par lui. Et il chercherait, de surcroît, à se faire l’objet de son regard1, où il y lirait non pas son état de détresse de nourrisson mais l’investissement dont il est l’objet idéalisé. Car celle ou celui qui tient lieu pour le nourrisson d’Autre Primordial le verrait déjà sujet, auréolé de la valeur phallique que son propre regard lui attribuerait.2

Voilà pour l'importance de l'objet « voix » et de l'objet « regard » dans le devenir du bébé. Ces deux objets apparaitraient par conséquent comme les premiers objets pulsionnels sans que le bébé ne connaisse de satisfaction du besoin alimentaire. Ce point important pousse alors Laznik à remettre en cause la théorie de l’étayage de Freud.

1 Ce qui se passe au registre du regard a lieu aussi au registre acoustique. Quand une mère parle à son nourrisson, il peut émettre un son quelconque. Ce son aussi, la mère l’investit phalliquement, elle entend bien au-delà du petit bruit; elle le traduit, il devient, par exemple, un vocatif “Maman! ”. Elle lui répond alors “Oui, mon bébé, je t‘aime ”. Et ainsi de suite. Et quand le mari arrive, elle lui dit “nous avons papoté toute la matinée ”.

2 Cela n’aurait pas lieu entre le bébé qui deviendra autiste et sa mère. Mais ce signe clinique de l’absence de regard n’est pas suffisant pour conclure à un risque d’autisme, car il peut s’agir d’une défense primaire, parfois tout à fait adéquate. Par exemple, face à une mère mélancolique, il vaut mieux pour le bébé fuit un regard maternel qui n’exprime rien d’autre que sa propre dépression. La question est de savoir s’il va y avoir quelqu’un qui puisse tenir, pour le bébé, cette place d’Autre primordial.

  1. 3.b. Critique de la théorie de l’étayage chez Freud

3.b.1. Rôle de l’étayage de la pulsion chez Freud


 

Rappelons-nous, Freud, à la fin de sa vie, disait dans l’Abrégé en 1938: « Le sein nourricier de la mère est pour l’enfant le premier objet érotique, l’amour apparaît en s’étayant à la satisfaction du besoin de nourriture. [...] Très tôt, l’enfant en suçotant obstinément montre qu’il existe un besoin de satisfaction qui, bien qu’il tire son origine de l’alimentation et soit excité par elle, cherche son gain de plaisir, indépendamment de celle-ci. De ce fait, ce besoin peut et doit être qualifié de sexuel. »

C’est la conception classique de l’étayage du fonctionnement psychique et pulsionnel sur l’expérience de satisfaction des besoins vitaux de l’organisme1.

Laznik repère dans l’Esquisse2 de Freud, qu'après l’expérience de satisfaction primordiale, une représentation de ce qui a comblé le bébé s'inscrit dans un « pôle hallucinatoire de satisfaction ». Freud faisait correspondre à cette représentation de satisfaction Das Ding , « la chose » . Das Ding s'inscrivait donc dans un « pôle hallucinatoire de satisfaction » et s'y adjoignaient les traces mnésiques des attributs de la mère, par exemple, au niveau visuel, ses traits, c'est-à-dire quelque chose du désir de la mère pour son bébé qui se traduit sur les traits de son visage, dans sa façon de le regarder. Tout cela s'enregistre donc pour Freud dans un « pôle hallucinatoire de satisfaction » qui permet l’ « expérience hallucinatoire primaire ».

Pour le dire autrement, l’étayage permet à Freud de mettre en place une représentation théorique de l’appareil psychique qui suppose une historicité et un lien à un Autre primordial qu’il appelle le prochain secourable, le  Nebenmensch ; celui qui va apporter la « réponse spécifique » capable d’apaiser ses besoins de faim et de soif alors que l'enfant ne connaissait pas encore cette possibilité, puisqu'il ne l'avait jamais vécue. Il ne l'attendait même pas. Il n'y avait que tension organique sans représentation. Alors, la chute de la tension interne pour le bébé, vécue comme « expérience de satisfaction primordiale » s’inscrit dans un « pôle hallucinatoire de satisfaction ». Un certain « en plus » accompagne cette satisfaction première. Dans son état d’excitation physiologique interne, quelque chose est apporté à l'enfant par l'Autre secourable alors que le bébé ne l'attendait même pas : cela est donc « en plus ». Cela renvoie à Das Ding - « la Chose », qui s'enregistre dans le « pôle hallucinatoire de satisfaction ». Mais cet « en plus » ne sera jamais plus retrouvé car il sera désormais attendu. Or, l’émergence de cet « en plus » est justement venue parce qu'il n'était pas attendu.

Bref, Das Ding est définitivement bien perdue. Pour Freud, la pulsion tournerait autour sans ne jamais plus la retrouver. Mais quand il serait laissé seul, le bébé pourrait ré-évoquer les traces mnésiques de cette expérience de satisfaction, ainsi que les traits de cet Autre attentif, et retrouver un apaisement: c’est « l’expérience hallucinatoire primaire ». À partir de là, l’auto-érotisme résulterait de « l’expérience hallucinatoire primaire », mêlée à la ré-évocation de certains traits de cet Autre secourable. Comme quoi l'auto-érotisme ne se ferait pas tout seul, en tout cas pas au départ !


Voilà pour la théorie de l'étayage chez Freud.

1 Spitz également affirmait ainsi que la constitution de l’appareil psychique passait nécessairement par l’expérience de satisfaction du besoin alimentaire.

2 Unique texte où Freud aborde longuement le rôle de l’autre secourable dans la constitution de l’appareil psychique du bébé.

    1. 3.b.2. Absence d'étayage chez Laznik


 

Laznik objecte que cette théorie de l'expérience de satisfaction primordiale ne va pas dans le sens des observations d'Anne Fernald et bien d'autres, où le bébé suçote en présence du « mamanais » de sa mère, c’est-à-dire avant même la premìère tétée ou qu’un quelconque lait ait pu calmer un quelconque besoin, soit avant toute satisfaction primordiale.

Laznik propose alors une théorisation qui se passe de la satisfaction du besoin. C'est ce dont j'ai parlé précédemment. C'est l'objet « voix » du « mamanais » de la mère qui ne satisfait aucun besoin, lors du troisième temps du circuit pulsionnel, qui permettrait que quelque chose de la représentation de la jouissance de l'Autre réel puisse s’inscrire au pôle hallucinatoire du nourrisson.

Ensuite, cela suivrait la même logique que chez Freud. Il y aurait alors une trace, non seulement des caractéristiques de ce proche secourable, mais aussi quelque chose de la jouissance de cet Autre qui s'inscrirait. Lacan appelle cela les coordonnées de plaisir du Nebenmensh.

De la même manière que pour la théorie de la satisfaction primordiale d'un besoin, quand le bébé se retrouverait seul avec sa tétine et qu’il rêve, de l’investissement serait envoyé vers ce pôle hallucinatoire et la représentation de jouissance se réactualiserait. Le bébé retrouverait le rire de plaisir de sa mère. Lacan résume à la page 66 de l'Ethique (Seuil), le rôle humanisateur de l’expérience hallucinatoire primaire : « S’il n’y a pas quelque chose que l’enfant hallucine, en tant que système de référence, aucun monde de la perception n’arrive à s’ordonner, à se constituer de façon humaine. Ce monde de la perception nous étant donné comme dépendant, de cette hallucination fondamentale, sans laquelle il n’y aurait aucune attention disponible ».

Ainsi, le circuit pulsionnel serait aussi le circuit de toutes les pensées inconscientes. La possibilité des représentations inconscientes reposerait sur ce passage par le pôle hallucinatoire primaire. Les représentations inconscientes se constitueraient ainsi. Ça serait la condition sine qua non.


 

3.c. Accrochage de la jouissance de l'Autre (en tant qu'autre réel)


 

Pour reformuler avec Lacan tout ce que j'ai dit, voilà une citation « l’assujettissement du je à un petit autre aurait donc pour but d'accrocher sa jouissance, et c’est cela qui ferait de ce petit autre le sujet de la pulsion ». Il y aurait bien une aliénation réelle à l'autre secourable qui serait sujet réel de la pulsion selon Laznik. Lacan dit effectivement à la page 172 du Séminaire XI: « En accrochant la jouissance de cet autre, il [le nourrisson] aura pu atteindre la dimension de l’Autre, pas n’importe lequel: de l’Autre réel, au champ duquel il sera venu s’assujettir. » Lacan conclut toute cette affaire en disant page 178 du Séminaire XI: « Qu'est-ce que ce bref survol nous révèle? La pulsion, s'invaginant à travers la zone érogène, est chargée d'aller quêter quelque chose qui à chaque fois répond dans l'Autre. » On peut aussi signaler qu'à la page 167, Lacan précise que le sujet adulte, notre ancien nourrisson, « s'apercevra que son désir n'est que vain détour à la pêche, à l'accrochage de la jouissance de l'autre ». Mais cela ne vaut que si on se focalise sur la première étape « d’aliénation réelle » dont je viens de parler. Si on considère une deuxième étape que serait « l'aliénation signifiante + la castration », on pourrait dire qu'à travers sa théorie des pulsions, Lacan redouble à rebours cette deuxième étape en créant une première étape. Il redouble la question de l'aliénation signifiante, par la question de l'aliénation réelle qui lui serait anterieure logiquement.

On peut proposer qu'il y ait redoublement de la question du sujet par la question du parlêtre. Le sujet représenté par un signifiant auprès d'un autre signifiant se redoublerait à rebours de la question du parlêtre avec sa dimension de réel. Le sujet représenté par un signifiant auprès d'un autre signifiant au champ de l'instance symbolique du grand Autre ; se redoublerait à rebours de la question du parlêtre qui serait lui dans un lien d’assujettissement à l'Autre réel. Dans ce redoublement à rebours, l'Autre apparaît alors à la fois dans sa dimension d'instance symbolique de grand Autre et à la fois dans sa dimension réelle de petit autre réel jouissant1. Ce redoublement, qui correspond aux deux étages du graphe du désir de Lacan, permet en effet que l'on puisse parler du désir du sujet et de la jouissance du parlêtre.

1 Qui peut aussi se confondre avec le corps propre réel du nourrisson.

4. Au-delà de l’aliénation réelle : la parade et le renversement des places


 

Si on voulait tracer les étapes logiques de la constitution de ce redoublement, on pourrait dire que le bébé qui arriverait à « se faire manger », à se « faire voir », ou à « se faire entendre » par l’adulte qui s’en occupe, permettrait que les circuits de la pulsion orale, de la pulsion scopique et de la pulsion invoquante se complètent. Au sens freudien, dans ces trois cas, la sexualité du bébé au sens pulsionnel, correspondrait à l'accroche de la jouissance de l'Autre secourable dans une aliénation réelle.


 

Ensuite, une séparation s'instaurerait lors de ce que Lacan appelle une « parade ». Après avoir dit que la mère enseigne la jouissance à son petit, Lacan ajoute qu'ensuite, « elle lui enseigne à « parader »1. Le bébé parade et la mère admire.

Alors, le bébé se sépare de la jouissance en opérant un renversement de place. Du « se faire manger » il devient celui qui fait semblant de manger, du « se faire voir », il devient celui qui parade à regarder, et du « se faire entendre », il devient celui qui parade en écoutant... Selon Alain-Didier Weil, ces renversements s’opéreraient d’innombrables fois, il y aurait une succession de renversement des places entre l'enfant et l'autre. Et cela permettrait qu’émerge la constitution du grand Autre en tant qu'instance symbolique cette fois.

1 J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII (1969-1970), L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 97.

  1. 5. Constitution de l'Autre en tant qu'instance symbolique.


 

Car à partir du montage pulsionnel et au cours de ces successions de renversements, la place du grand Autre, à qui chaque sujet s’adresse, s’échangerait à chaque fois, ainsi que celle du sujet.

Il y aurait alors bouclage de la fonction du grand Autre en tant qu'instance symbolique.

 

Bouclage d’une fonction qui se mettrait en place entre le petit autre et le sujet quand il y a réversion.

Pourrait alors s'établir cette fois, l'étape de l'aliénation signifiante au-delà ou en deçà de la dimension réelle.

A partir de l'aliénation signifiante, resterait l'étape de la castration symbolique et tout ce que l'on connait mieux dans la pratique de la cure...


 

  1. 6. Répercussions possibles dans la pratique de la cure psychanalytique


 

Nous venons d’étudier des questions « pré-analytique ». Et nous arrivons maintenant à nos questions analytiques: quelles répercussions tout cela apporte-t-il dans la clinique?


 

On l'a vu pour la clinique du nourrisson et particulièrement concernant la lutte contre l'autisme où la solution semble consister, avant qu'il soit trop tard, à le faire prendre dans du « mamanais », du regard, etc... L’enjeu est d'abord un travail de repérage dans la population. Repérer les bébés qui ne « se font pas » objet de l'autre. Car si on s'y prend assez tôt, il est possible de réamorcer le bouclage pulsionnel à 3 temps, et de sortir de l'autisme.


 

Mais qu'en est-il ensuite dans la cure analytique ? Peut-on prendre les choses à l'envers ? Par voie rétrograde à partir des dernières étapes évoquées?


 

Et que peut-on viser quant aux pulsions ? Serait-ce de les libérer de leur tressage au sein du fantasme fondamental ? Afin de les libérer de leur dépendance à leur objet partiel ? Afin de leur permettre une issue plus favorable vers la sublimation, moins répétitive, plus innovante et moins débile ?


 

A l’inverse, si le fantasme n'est pas bien opérant, peut-on imaginer le travailler pour le rendre davantage opérant à nouer des pulsions partielles entre elles afin d'éviter leurs déploiements chaotiques ?


 

Concernant le transfert, souvenons-nous la phrase de Lacan qui disait que le sujet dépose l' « objet a » « en corps de l'analyste », c'est-à-dire dans le corps de l'analyste. Retrouve-t-on dans le transfert un bouclage pulsionnel sur lequel se superposeraient toutes les étapes évoquées ? Et qui permettrait à nouveau, comme on l'a vu avec la réversion des places entre le nourrisson et sa mère, de reprendre les paramétrages de l'instauration du grand Autre ? Bref, il y a beaucoup de questions, mais pour aujourd'hui,  je vais m’arrêter là.

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commentaires

M
Aux USA, ils pensent que c'est les vaccins qui causent l'autisme. On fait des brochures pour expliquer aux parents que ce n'est pas le cas. Ils parlent aussi des "anciennes hypothèses erronées", qui accusaient les parents (je cite): <br /> "- ENVIRONMENTAL FACTORS:<br /> Prenatal factors like infections, age, or toxins may increase autism risk, but parenting styles are not linked.<br /> -THE DISCREDITED "REFRIGERATOR MOTHER" THEORY<br /> Outdated theories blamed cold parenting for autism, but modern research has debunked this."<br /> ... Est-ce que la psychanalyse s'intéresse à la recherche moderne ou c'est juste de la philosophie ?
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