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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 23:10
La diction de l'image ?

(Nicolas Janel – 25/11/2020)


 


 

J'ai écris l'argument de cette journée « les différentes addictions aujourd'hui et les relations d'objets » alors que j'explorais les idées du philosophe Bernard Stiegler.

 

 

Vers une « pharmacologie de l'attention ».

 

Bernard Stiegler, reprenant Karl Popper, parle de l'humain comme d'un être développant des organes « exo-somatiques ». C'est à dire que l'humain produirait des objets externes qui s’ajouteraient à lui dans son fonctionnement. Par exemple des lunettes pour mieux voir, des vêtements pour se réchauffer... Il qualifie ces objets techniques de « pharmakon », terme issu du grecque ancien désignant à la fois un remède, à la fois un poison et à la fois un bouc-émissaire. Ceci à la manière d'un médicament qui soigne, mais qui peut aussi être un poison s'il est mal utilisé, ainsi qu'un bouc-èmissaire si on veut lui attribué l'échec des soins - à la place du médecin notamment.

 

Autre exemple, l’écriture alphabétique qui a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation.

 

Dernier exemple, le web qui pourrait être dit pharmacologique parce qu’il serait à la fois un dispositif technologique permettant la participation, le partage de savoir, la création - c'est ce que l'on constate avec le logiciel libre ou wikipedia notamment - et à la fois un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement ciblé par les technologies du « profiling ».

 

Ainsi, tout objet technique serait originairement et irréductiblement ambivalent. Une « pharmacologie de l’attention » à l’époque des technologies de l’esprit serait alors nécessaire. Cette pharmacologie se devrait d'étudier les effets suscités par les techniques, afin d'établir des prescriptions pour leur usage et pour leur socialisation.

 

La télécratie.

Par rapport à l'ère de la télévision, Bernard Stiegler propose le terme de télécratie.La télécratie aurait pris pied dans la propagande réalisée par le gouvernement américain pour persuader son peuple d'aller faire la première guerre mondiale en Europe. En pleine démocratie, il aurait fallu un autre moyen que l'autoritarisme pour faire aller la volonté du peuple dans le sens du gouvernement. Cela aurait été l'objectif de la « commission Creel » créée par le président Wilson en 1917.

 

Le capitalisme consumériste qui se met en place à cette époque aux Etats-Unis aurait tenté par le même procédé de canaliser le désir des individus pour l'orienter vers les marchandises. Cela aurait pris de l'ampleur dans les années 1920 aux états-Unis à travers ce que les philosophes Adorno et Horkheimer1appelleront plus tard le développement des « industries culturelles ».

 

Ironie du sort... celui qui aurait particulièrement théorisé ce « détournement du désir » serait le double neveu2de Sigmund Freud, nommé Edward Bernays. Ceci notamment à partir des apports de Gustave Le Bon et de sa «  Psychologie des foules3 », mais aussi en se servant des apports de son oncle. Il aurait ainsi renforcé les moyens de ce qu'on appelait habituellement la propagande4– en remplaçant au passage le terme « propagande » par celui de « relation publiques », ce qui aurait donné également la publicité.

 

Par exemple, pour le compte d'une compagnie agroalimentaire qui voulait vendre plus de bacon, il fit réaliser par des médecins une étude sur l'importance pour la santé de prendre un petit déjeuner copieux. Une fois le résultat obtenu, il aurait transmis les recommandations, recommandations qui devenaient médicales, à 4000 autres médecins, cette fois-ci des médecins prescripteurs qui aurait alors relayé les recommandations aux patients.

 

Le petit déjeuner au oeufs et au bacon, le « breakfast bacon and eggs» se serait ainsi intégré à l' « american way of life » pour devenir un standard... pour le plus grand bonheur du fabricant de bacon ! Ne pourrait-on pas repérer ici une utilisation du discours du Maître, du médecin en l'occurence, pour servir un but commercial ? Discours du Maître qui, détourné, devient le discours capitaliste5, « avec sa curieuse copulation avec la science » nous dit Lacan. Et vous voyez au passage qu'avec l' « american way of life », on serait loin de la constitution d'un véritable mythe, au sens d'une fiction, d'une narration indispensable à l'humanisation. Par rapport au séminaire sur «  traumatisme, fantasme et mythe», au sein duquel on cherche les mythes d'aujourd'hui, je crois qu'il serait interessant de cerner la constitution de ces pseudo-mythes et d'interroger leurs effets.

 

Bref, les industries culturelles et les médias de masse se seraient substitués peu à peu aux autres transmissions sociales directes interhumaines. Ils auraient pris le pas sur l'éducation, les récits transgénérationnels, les contes ou les mythes... C'est à dire sur la transmission de la parole, en tant que parlée, d'un individu à un autre, support de l'humanisation. Il y aurait passage d'une transmission qui se faisait de un à un, au cours d'un échange parlé, à une transmission qui se fait à sens unique, sans adresse singulière, à un groupe entier.

 

Conjointement, l'impacte de la télévision dépassa celui du monde de l'écrit. Le registre de l'image devança le registre symbolique des discours. Il y aurait là un passage à une transmission, si on peut toujours l'appeler ainsi, qui se ferait toujours à sens unique vers un groupe entier et sans adresse singulière, mais qui se serait en plus figée dans de l'image. C'est ce que je questionnerai spécifiquement aujourd'hui.

 

Mais avant, il me faut préciser que les choses ne se seraient pas arrêtées avec la télévision. Car internet et les réseaux sociaux à algorithmes de « profiling » auraient modifier le phénomène, notamment en apportant aux yeux des gens des publicités ou des programmes sur-mesure, tendant à les enfermer dans des bulles restrictives et les rendant inaptes à s'ouvrir sur la différence. Les effets de clivage sociaux s'en seraient trouvés renforcés. Pire, avec le recueil des données personnelles par les algorithmes, les êtres humains seraient devenus eux-mêmes les produits.

 

 

Les effets néfastes sur le sujet parlant.

 

Alors, avec cette « télécratie », je ne sais pas jusqu'à quel point on tombe dans la paranoïa et le complotisme, je vous laisserai en juger. Cela a en tout cas le mérite de cibler les utilisations négatives de ces pharmaka6, c'est à dire des objets techniques utilisés. Effectivement, il s'agit d'un véritable recensement de leurs effets néfastes sur le sujet ou sur le désir à plusieurs niveaux.

 

Pour être plus précis, il y aurait a différentier d'un côté les effets des discours véhiculés, de l'autre côté les effets des objets eux-mêmes qui ne sont que des médiums pouvant être qualifiés de « servomécanismes7 » dans le sens de mécanismes automatiques au service de divers buts, capables d'accomplir des tâches complexes en s'adaptant aux consignes qu'ils reçoivent. Car sans présager des discours véhiculés, ou des buts qu'ils servent, ces objets n'ont-ils pas des effets se rapportant à leurs propriétés intrinsèques? C'est ce dont je parlerai tout à l'heure, notamment concernant les objets comportant un écran.

 

La destruction du Réel.

Mais d'abord, concernant les discours, avec le consumérisme par exemple, ne peut-on pas dire que si les objets se consomment, ils se détruisent. In fine, avec leur destruction, n'y aurait-il pas un risque de destruction de ce qui est à leur source? A savoir la destruction du monde qui les produit ? Ça serait la dimension de Réel qui serait touchée pour le sujet. On ne pourrait alors s’empêcher de faire ici un lien, peut-être trop facile, avec le dérèglement climatique, et la disparition d'espèces vivantes.

 

L'appauvrissement du désir causé par la logique du marketing.

Concernant la logique marketing néolibérale, ne donne-t-elle pas l'illusion d'une possibilité de comblement du manque - manque constitutif du sujet - manque qui serait comblé par l'objet de consommation, directement dans la réalité ? Ainsi, comme s'il était en place d'objet a, l'objet de consommation serait présenté comme une réponse possible à notre « manque à être ». A ce titre, il est à noter que dans « l'envers de la psychanalyse », Lacan a utilisé un néologisme qui n'est pas encore bien ressorti, pour baptiser certains nouveaux objets techniques, il parlait des « lathouses8 » : sortes d'objets ou d'appareils « prêt-à-jouir » que la science permet de fabriquer, pour les faire déboucher sur le marché pour une consommation de masse. Ceci dans l'illusion publicitaire d'un retour possible à la jouissance qui répugne tout manque. Ce qui tendrait vers un appauvrissement du désir et une disparition du sujet.

Cela renvoie encore au discours capitaliste qui rejette la castration du champs symbolique. Il est interessant de noter au passage, que dans la leçon du 6 janvier 1972, du séminaire « Le savoir du psychanalyste », Lacan situe, cette fois-ci, le discours de l'analyste, comme un effet de retour de la castration9, en réponse au discours capitaliste. Contrairement au déluge annoncé de la psychanalyse, les analystes ont donc peut-être encore de beaux jours devant eux...

 

 

 

L'appauvrissement du sujet, l'isolement et le renforcement des clivages sociaux causés par les algorithmes de « profiling ».

Concernant le « profiling » des algorithmes d'internet et des réseaux sociaux qui nous abreuvent toujours du même : mêmes produits qui sont sensés nous plaire, mêmes types de documentaires sur youtube, avec les même biais de pensée, sans possibilité de contre-point de vue... ne ressort-il pas des effets de renforcement de nos certitudes ? Donc des effets d'isolement dans des slogans, sources d'aliénation hypnotique, où l'on ne deviendraient finalement plus qu'objet de marionnettistes numériques, et non plus sujet. Il faudrait bien sûr davantage préciser les mécanismes et décortiquer ces autres effets d'appauvrissement du sujet.

 

Dimitri Lorrain le fera à sa manière à partir de ce qu'il appelle notamment le discours numérique. Nestor Braunstein le fait, quant à lui, en instituant un sixième discours : après les quatre discours de Lacan que sont le discours de l'hystérique, le discours du maître, le discours de l’université, le discours de l'analyste, ; et après le cinquième discours (qui n'en serait pas un) que serait le discours capitaliste, Nestor Braunstein instaure le « discours du marchée » pour parler du marchés financier piloté par les « big data »...

 

Bref, Je ne développerai pas ici davantage les effets des différents discours véhiculés. Il faudrait d'ailleurs aussi développer les effets positifs, notamment des discours qui incitent à la création et au partage de connaissance, avec les logiciels libres ou wikipedia par exemple... Ou encore des discours qui invitent à certaines ouvertures : ne sommes-nous pas, en ce moment même, en train d'utiliser ces objets techniques pour échanger par vidéo-conférence alors que nous sommes en plein confinement ?

 

 

L'effet néfaste des écrans.

Je vais plutôt me cantonner maintenant à l'effet des images des écrans utilisés comme médium dans ces affaires – que ce soient les écrans de télévision, tablettes, ordinateurs ou smart-phones.

Autrement dit, sans présager davantage des discours véhiculés par ces médiums, je questionnerai uniquement les effets de l’introduction de ces objets techniques sur le « parlêtre10 ». Et plus précisément les effets de l'exposition aux écrans, puisqu'il s'agit d'une de leur propriété technique principale.

 

Si la parole ou le langage prédominait depuis toujours dans nos échanges, l'introduction d'une communication faite d'image à sens unique et sans adresse singulière ne menace-t-elle pas les conditions d’accès à la symbolisation ? Cela pourrait-il aller jusqu'à devenir un facteur de reconfiguration du sujet parlant? Et comment ? Resterait à savoir ce qui pousse à en faire des addictions ? Pour au final en tirer des leçons pour de « bonnes » prescriptions d'utilisation, « bonnes » au sens de possibles enrichissements du sujet et du désir.

 

Pour cela, je passerai à ma manière par l'article de Dany-Robert Dufourintitulé « le cerveau disponible du bébé néoliberal11». Il y explique l'importance de la fonction symbolique pour l'être parlant, l'obstacle qu'en présente l'image, comment cela peut produire des sujets mal installés dans le discours, et comment ces derniers deviennent inaptes à jouer des subtilités du langage, comment ils se trouvent très vite contraint au passage à l'acte, au rapport de force physique violent pour y pallier.

 

 

- L'importance de la fonction symbolique pour l'être parlant et sa transmission.

Alors d'abord, il est important de rappeler l'importance de la fonction symbolique et de sa transmission pour l'être parlant. L'être parlant, le sujet, se constitue dans le langage, au lieux du grand Autre nous dit Lacan. Grand Autre qu'il qualifie de trésor des signifiants. Il s'agit d'une fonction souvent attribuée à la mère, ou à la personne qui s'occupe de l'enfant. C'est à partir d'une prise du corps de l'enfant dans une aliénation signifiante, comme une plongée dans un bain de langage, que le sujet pourra alors advenir en y adjoignant un processus de séparation. Cela à partir de paroles qui nous parlent, au double sens du terme : elles s'adressent à nous et nous constituent en parlant de nous. Paroles à partir desquelles on peut alors s'affirmer subjectivement. Autrement dit, c'est parce que nous sommes pris dans le langage que nous sommes humains, l'humanisation pouvant alors se concevoir comme une conquête dans le langage.

 

Pour soutenir cette conquête chez les enfants, la transmission de récits a de tout temps été un moyen utilisé par les générations de parents. Transmettre un récit, c’est en effet transmettre des contenus, mais c’est aussi et avant tout transmettre un don de parole. Le récit aide à faire passer d’une génération à l’autre l’aptitude humaine à parler. Il aide à instituer un sujet parlant et, de là, à une certaine intégrité psychique minimale. L’audition d’un conteur ou la lecture d’un roman déclenchent une activité psychique au cours de laquelle l’auditeur ou le lecteur créent des images mentales dont ils deviennent en quelque sorte les premiers spectateurs. Chacun imagine singulièrement ce qu'on lui raconte, ou ce qu'il lit, au delà de ce qu'une image peut montrer. La fiction produite par le récit est en somme irréductible à toute image. Cela renvoie à la mise en jeu de la dynamique signifiante par la parole entendue ou le texte lu. Cela met en circulation les phénomènes métaphoriques et métonymiques de la logique signifiante. L'imaginaire produit devient alors support du symbolique.

 

 

- Mise en péril du sujet par les écrans : absence d'adresse et fixation de l'image :

C’est cette essentielle transmission générationnelle que les « écrans » pourraient mettre en péril. Pourquoi ?

 

D'abord, parce qu'ils n'ont pas forcement d'adresse. Ce ne sont, la plus part du temps, que des médiums non adressés.

La télévision, par exemple, n’interpellent pas subjectivement. Elle n'invite pas à un positionnement subjectif. Et elle ne permet pas de jeu spéculaire comme l'illustre par ailleurs le stade du miroir. Le miroir du stade du miroir est un élément qui nécessite le regard et la parole de l'Autre qui est en présence. A côté de nous devant le miroir, notre mère nous regarde, c'est à dire qu'elle nous identifie dans le miroir. Et elle nous parle, c'est à dire qu'elle greffe du symbolique sur notre reflet tout en nous assurant la confirmation qu'il s'agit bien de notre image. On peut se retourner, on peut sortir du champs de l'image vers notre mère pour chercher la validation de notre reflet dans la réalité. Ainsi, notre mère nous identifie spéculairement en parlant de nous à partir de notre image. Ce n'est pas le cas de la télévision, des ordinateurs ou des smart-phones. Ce qui pose d'ailleurs des questions pour les téléconsultations qui se développent actuellement à cause du confinement imposé par la situation sanitaire.

 

A un autre niveau, l'absence de présence de l'Autre qu'impliquent les écrans, expliquerait peut-être les états pseudo-autistiques qui pullulent aujourd'hui chez des enfants qui ne semblent pas encore avoir été pris dans le langage.

 

Ensuite, si on poursuit dans la recherche d'effet néfastes sur la transmission symbolique, il est à relever que la structure même de l'image non spéculaire suspend l'effet de symbolisation. Elle détient ce pouvoir pour une bonne raison : elle n’est pas articulée comme le langage ou le texte. Elle n'a pas le même effet psychique de mise en circulation des processus métaphoriques et métonymiques des signifiants. L'image se présente à nous comme un tout, sans transmettre le code qui permettra de la lire selon une organisation interne qu'elle posséderait. Ce caractère non articulé lui donne d'ailleurs un pouvoir de suspens majeur: une seule image peut mettre en question un très dense réseau de sens et de significations dûment organisés dans du texte. L’émotion esthétique procède ainsi : l'image sidère nos représentations auparavant organisées à la manière d'un « texte »... L'irruption de cette image nous impose alors de refaire un autre texte qui tienne compte de la déchirure ressentie et l’intègre dans nos représentations. Autrement dit, il nous est nécessaire de nous créer un nouveau texte qui vienne suturer la perturbation apparue dans notre réseau métaphoro-métonymique.

 

L’image n'est donc situable pour l'être parlant que dans un rapport d’avant ou d’après-texte.

 

Une « éducation à l’image » ne peut donc se faire qu’en une éducation au discours concernant l'image, par l'aide d'un médiateur, d'un Autre. Ce qui n'est que trop rarement le cas aujourd'hui, où les écrans sont plutôt un bons moyens pour les médiateurs potentiels, c'est à dire les parents, de se libérer du temps pour eux-mêmes. Avec des paroles ou des textes qui racontent l'image, les parents peuvent pourtant utiliser de manière ludique l'image pour favoriser de la symbolisation chez leurs enfants. Mais cela nécessite leur présence, l'image n’étant là que pré-texte ludique à la symbolisation, pré-texte dont, malheureusement, il vaudrait même peut-être mieux, si c'était possible, se passer.

 

Car une fois pris goût au registre de l'image, ne persiste-t-il pas toujours le risque que celui-ci re-capte tout ce qu'il a permis de produire ? Ceci dans une sorte de rabattement du symbolique créé sur unefixation psychique imagée ? A la manière d'une mise en image du symbolique où le jeu des signifiants, leur possibilité de substitution métaphorique se fige et se transforme en une simple possibilité de connexion métonymique de signes - signes plaqués sur l'image.

 

Dans ce ravalement de l'enjeu symbolique sur le champ de l'image, l'effet serait une réduction des jeux signifiants, où la coupure et le manque avaient leur place et permettaient la dynamique du désir; à une fixation de signes dans l'image où la dynamique désirante deviendrait problématique. L'enfant risquerait de perdre ainsi le registre de la question d'un signifiant qui en appelait un autre, au profit du registre du plein qui n'appellerait rien, fait de signes assemblés en image, sans manque.

 

Ce qui était source d’un plaisir de langage, de curiosité, cause de développement de l’intelligence, en tant que celle-ci doit déchiffrer ce qui est donné à entendre, déclinerait ainsi, au profit d'un langage de type animal, constitué sur le principe d’une signalisation triste et insipide. L'enfant entrerait dans l'ère de l'ennuyeuse débilité! 

 

Il y aurait peut-être là à tirer, au passage, quelques fils avec les questions du fantasme, ce scénario inconscient dont on aurait perdu le texte... Si le fantasme inconscient est support du désir, il le figerait en même temps dans la répétition d'une même scène.

 

Et si le désir se figeait trop dans l'image, l'agir, sous forme de mise en acte de scénariodans la réalité cette fois, qu'on retrouve particulièrement dans les perversions, ne pourrait-il alors pas être compris comme étant la prolongation de cette mise en image de signes. Un impossible à parler convoquerait un agir de mise en scène, faute de moyens métaphoriques pour dire.

 

L'agir du passage à l'acteviolent en découlerait également. Etants mal installés dans le discours, ces individus butteraient sur les questions que posent la socialisation et ne pourraient faire autrement que de passer à l'acte.

 

La violence:

La violence qui résulterait de l'exposition aux écrans, ne s'expliquerait donc pas forcement par les contenus véhiculés : films violents, scènes de crimes ou autres...

 

D’ailleurs, la vieille époque diffusait aussi son lot de violences racontées aux adultes, comme aux enfants. Les contes racontés autrefois ne se privaient pas d’horribles histoires d'abus, de meurtres ou de dévoration. Dans la « charmante » histoire de Saint-Nicolas, les enfant ne sont-ils pas découpés en morceaux, et mis au saloir pour être mangés plus tard ? Les exemple de contes de cet acabit sont nombreux...

 

Sauf ceux d'aujourd'hui ! Aujourd'hui, on réécrit au contraire les anciens contes, on les modifie afin qu'ils deviennent plus doux aux oreilles des nos enfants. Or, la violence n'existe-t-elle pas depuis toujours ? Les contes d'antan ne permettaient-ils justement pas aux enfant de la symboliser à partir de récits. Celui qui racontait ne médiatisait-il pas l’horreur ? Ne permettait-il pas de l’intégrer dans les représentations symboliques de l'enfant à partir d'un registre clairement imaginaire, c'est à dire un univers fictionnel construit par l'enfant comme support de symbolisation ?

 

La violence qui résulterait de l'exposition aux écrans pourrait donc d'avantage se comprendre comme le résultat d'une altération de la transmission symbolique chez l'être parlant, par la production de sujets mal installés dans le discours, inaptes à jouer des subtilités du langage, contraint au passage à l'acte et au rapport de force physique pour y pallier.

 

Voilà, en guise d'introduction à cette journée, pour quelques réflexions sur les effets néfastes d'objets techniques « de l’esprit » et plus particulièrement des écrans.

 

Restera à savoir pourquoi nous en sommes tant friands ? Serait-ce lié à certaines de leurs propriétés ? Ou serait-ce plutôt lié à la place qu'ils prennent sur-mesure chez chaque individu? Comment alors en libérer le sujet ? Questions sur « les différentes addictions aujourd'hui et les relations d'objets » qui incombent aux psychanalystes et à leur pratique. Ce qui pourra, je l’espère, se déplier au cours de cette journée...

 

 

J'ajoute ici, dans l'après-coup, une remarque plutôt rassurante de Jean-Richard Freymann. Il souligne le fait que l'être parlant n'est pas en prise directe avec le discours courant12qui l'entoure. A ma manière, j'en déduis que pour le peu que le sujet ait pu se constituer dans l'Autre, l'Autre se différentie du discours ambiant. Ce qui donne à l'être parlant une certaine autonomie d'existence, écartant sa structure d'une malléabilité direct au discours courant et à ce qui l'environne.Ceci vient relativiser les « effets sur le sujet » que j'ai cherché à étudier lors de cette intervention.

1T.W Adorno et M. Horkheimer - La dialectique de la raison, première publication originale en 1944.

2Son père, Ely Bernays (1860-1923), est le frère de Martha Bernays, l'épouse de Freud. Sa mère, Anna Freud (1858-1955) est l'une des sœurs de Freud.

3G. Le Bon – Psychologie des foules, (1895).

4E. Bernays – Propaganda, Comment manipuler l'opinion en démocratie( 1928)

5Cf. Nestor A. Braunstein – Le discours capitaliste :  « cinquième discours » ? Anticipation du « discours pst » ou peste, dans savoirs et clinique 2011/2 (n°14), p.94-100 :

« Tout commence avec la notion d’une distinction qui est presque devenue conventionnelle, celle qui a amené à faire une différence entre le maître antique, celui qui générait la formation d’un lien juridique régulant les rapports entre les individus et leur souverain, personnes qui, en échange de leur fidélité, se voyaient accorder des droits et devenaient dotées de devoirs, et le maître moderne, celui qui incite ces mêmes sujets à la satisfaction directe d’aspirations et de demandes frôlant et parfois transgressant les lignes que traçaient les frontières (borderline) de la loi. L’un était le maître de la répression, l’autre – le nouveau maître – est celui qui commande de jouir. Ce serait un nouveau discours qui, en tant que variante du précédent, aurait émergé il y a trois siècles pour décréter en catimini que le discours du maître classique avait fait long feu. Cette nouvelle modalité de la domination, Lacan l’a proclamée en lui assignant le terme qui lui collerait le mieux : celui de discours capitaliste ( la première mention qui a été faite par Lacan de ce discours eut lieu en 1968 et dans sa leçon du 4 novembre : Le Séminaire, Livre XVI (1968-1969), D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2007, p. 34.).

Il le fit en un premier temps comme s’il était en train de blaguer, comme s’il s’agissait d’un caprice personnel auquel il pourrait renoncer : « Si j’avais voulu me divertir, autrement dit, si j’avais recherché la popularité, [j’aurais pu] vous montrer le tout petit tournant qui en fait [du discours du maître] le discours capitaliste. » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII (1970-1971), Le savoir du psychanalyste, leçon du 2 décembre 1971 (inédit).)

Mais ce n’est cependant pas la première allusion qu’il y fait, car nous en trouvons une première référence que Lacan glisse en sous-main dans le séminaire de l’année précédente. Il vaut la peine de se montrer fidèle à la lettre de ce qu’il énonce : « On n’a pas attendu pour le voir que le discours du maître se soit pleinement développé, pour donner dans le discours du capitaliste, avec sa curieuse copulation avec la science . » (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII (1969-1970), L’envers de la psychanalyse, leçon du 11 mars 1970, p. 126.) »

6Pluriel du terme « pharmakon » précédemment cité.

7Nestor A. Braunstein – Le discours capitaliste :  « cinquième discours » ? Anticipation du « discours pst » ou peste, dans savoirs et clinique 2011/2 (n°14), p.94-100.

8mot inventé à partir des mots grecs léthé (oubli) et aletheia(vérité) : comme si ces objets nous rappelaient, par l'illusion qu'ils produisent, notre vérité désirante oubliée par ailleurs (J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L'envers de la psychanalyse, p. 188.)

9« Tout ordre et tout discours qui s’apparente au capitalisme laissent de côté ce que nous appellerons très simplement les choses de l’amour. Et cela, mes bons amis, ce n’est pas rien ! Et c’est bien pour cela que deux siècles plus tard, après ce léger glissement – appelons-le – pourquoi pas ? – calviniste –, la castration a finalement fait son entrée sous la forme du discours analytique. » J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII,Le savoir du psychanalyste, leçon du 6 janvier 1972.

10Néologisme de Lacan pour designer l'être parlant, c'est à dire l'humain qui se distingue des autres espèces vivantes par son aptitude à parler.

11D.-R. Dufour - le cerveau disponible du bébé néolibéral – Dans Spirale 2009/2 (n°50), p.125-139.

12« disque courcourant » dit Lacan.

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  • : Docteur Nicolas Janel, Psychiatre, Psychanalyste à Strasbourg.
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